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dimanche 14 octobre 2012

silence de mort


« le silence depuis lequel nous parlons n'est sans doute pas étranger à la non-réponse par laquelle Lévinas définit souvent le mort, la morte, une mort qui ne signifie pas le néant. Cette non-réponse, cette interruption de la réponse n'attend pas la mort sans phrase, elle espace et discontinue toutes les phrases. […] C'est même depuis cette non-réponse qu'une parole peut être prise, et d'abord donnée, que quiconque peut prétendre « prendre la parole » […].
Ce silence est donc aussi celui d'une parole donnée.
Il donne la parole, il est le don de la parole.
Cette non-réponse conditionne ma responsabilité, là où je suis seul à devoir répondre. Sans le silence, sans le hiatus, qui n'est pas absence de règles, mais nécessité d'un saut à l'instant de la décision éthique, juridique ou politique, nous n'aurions qu'à dérouler le savoir en programme d'action. Rien ne serait plus irresponsabilisant et plus totalitaire. »
Jacques Derrida, Adieu. A Emmanuel Levinas. Paris, Galilée. 1997, p. 200-201.



 
“The silence out of which we speak is surely not foreign to the non-response by which Levinas often defines the dead, or death, a death that does not signify nothingness. This non-response, this interruption of the response, does not await death without speech; it spaces and makes discontinuous all speech. […] It is on the basis of this non-response that speech or words [la parole] may be taken, and first of all given, that anyone might claim to "take up speech," […].
This silence is thus also that of a speech or word that is given.
It gives speech, gives over speech; it is the gift of speech.
This non-response conditions my responsibility, there where I alone must respond. Without silence, without the hiatus, which is not the absence of rules but the necessity of a leap at the moment of ethical, political, or juridical decision, we could simply unfold knowledge into a program or course of action. Nothing could make us more irresponsible; nothing could be more totalitarian.”


lundi 1 octobre 2012

sans-réponse



« À qui s'adresse-t-on en un tel moment ? Et au nom de qui s'autoriserait-on à le faire ? Souvent, ceux qui s'avancent alors pour parler, pour parler publiquement, interrompant ainsi le murmure animé, l'échange secret ou intime qui relie toujours, dans le for intérieur, à l'ami ou au maître mort, souvent ceux qui se font alors entendre dans un cimetière en viennent à s'adresser directement, tout droit, à celui dont on dit qu'il n'est plus, qu'il n'est plus vivant, qu'il n'est plus là, qu'il ne répondra plus. Les larmes dans la voix, ils tutoient parfois l'autre qui garde le silence, ils l'interpellent sans détour et sans médiation, ils l'apostrophent, le saluent aussi ou se confient à lui. Ce n'est pas forcément une nécessité conventionnelle, pas toujours une facilité rhétorique de l'oraison. C'est plutôt pour traverser la parole, là où les mots nous manquent, et parce que tout langage qui reviendrait vers soi, vers nous, paraîtrait indécent, comme un discours réflexif qui ferait retour vers la communauté blessée, vers sa consolation ou son deuil, vers ce qu'on appelle de cette expression confuse et terrible le « travail du deuil ». Occupée d'elle-même, une telle parole risquerait en ce retour de se détourner de ce qui est ici notre loi — et la loi comme droiture: parler tout droit, s'adresser directement à l'autre, et parler pour l'autre qu'on aime et admire, avant de parler de lui. »
Jacques Derrida, Adieu. A Emmanuel Levinas. Paris, Galilée. 1997, p. 11-12.

« La mort est la disparition, dans les êtres, de ces mouvements expressifs qui les faisaient apparaître comme vivants — ces mouvements qui sont toujours des réponses. La mort va toucher avant tout cette autonomie ou cette expressivité des mouvements qui va jusqu'à couvrir quelqu'un dans son visage. La mort est le sans-réponse. »
Emmanuel Lévinas, Dieu, la mort et le temps. Paris, Grasset. 1993, p. 17. Cité par Derrida, Ibid., p. 16

« La mort est écart irrémédiable: les mouvements biologiques perdent toute dépendance à l'égard de la signification, de l'expression. La mort est décomposition; elle est le sans-réponse. »
Ibid.,  p. 20. Cité par Derrida, Ibid., p. 16



Edvard Munch, La Mort


“Whom is one addressing at such a moment? And in whose name would one allow oneself to do so? Often those who come forward to speak, to speak publicly, thereby interrupting the animated whispering, the secret or intimate exchange that always links one, deep inside, to a dead friend or master, those who make themselves heard in a cemetery, end up addressing directly, straight on, the one who, as we say, is no longer, is no longer living, no longer there, who will no longer respond. With tears in their voices, they sometimes speak familiarly to the other who keeps silent, calling upon him without detour or mediation, apostrophizing him, even greeting him or confiding in him. This is not necessarily out of respect for convention, not always simply part of the rhetoric of oration. It is rather so as to traverse speech at the very point where words fail us, since all language that would return to the self, to us, would seem indecent, a reflexive discourse that would end up coming back to the stricken community, to its consolation or its mourning, to what is called, in a confused and terrible expression, "the work of mourning." Concerned only with itself, such speech would, in this return, risk turning away from what is here our law, the law as straightforwardness or uprightness [droiture]: to speak straight on, to address oneself directly to the other, and to speak for the other whom one loves and admires, before speaking of him.”

“Death is, in beings, the disappearance of the expressive movements that made them appear as living movements that are always responses. Death will touch above all this autonomy or expressivity of movements that goes so far as to cover someone's face. Death is the without- response.”

“Death is this irremediable gap: biological movements lose all their dependence upon signification or expression. Death is decomposition: it is the without-response.”
 

samedi 28 juillet 2012

vulnérables



Sandrine Buring, Ch(ose) ou l'éprouv'être


Métamorphoser
 

Oser regarder


Changer sa perception


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Stéphane Olry, Hic sunt leones / Là-bas, il y a des lions


« Nous, les quatre enfants, sommes réunis dans la Danseuse. [...] Nous sentons le corps de la Danseuse avancer comme un palanquin ondulant à notre guise. Nous percevons le battement tranquille de son cœur. Nous avons constaté alors que la Danseuse discutait, que nous pouvions, nous, les quatre enfants, en accélérer le rythme et faire affleurer le sang à ses joues. [...] 
Par ses narines nous parviennent les fragrances des arbres au milieu desquels elle marche. En un pas, le parfum sucré et piquant des pommes pourries au pied de l'arbre a succédé aux essences résineuses des pins noirs. Nous nous régalons de ce festin de parfums. Nous encourageons notre hôtesse à ramasser une pomme qui a roulé à ses pieds. Nous l'excitons à porter le fruit à son visage. L'odeur de la pomme encore verte pénètre d'abord ses narines. Nous murmurons à la Danseuse de mordre dedans. Le parfum s'engouffre à l'intérieur de son corps, gonfle et se répand. Alors, nous, les quatre enfants, invitons la Danseuse à récidiver, à croquer à nouveau dans la peau du fruit, à mastiquer la chair lentement, à libérer les sucs, les goûter et à déglutir au rythme qui nous permet de savourer le plus longtemps possible ces sensations. Toutes ces actions machinales suggérées par nous, les quatre enfants, font affleurer à la conscience de la Danseuse ce jugement : "Elle est bonne cette pomme". »



Revoir

jeudi 26 juillet 2012

il leur reste les mots


"Je suis une mouette… Non, ce n’est pas ça. Je suis une actrice."
"Я — чайка… Не то. Я — актриса."

Anton Tchekhov, La Mouette.


 

"Dans ce qui fut un lac, dans ce qui fut peut-être un théâtre, 
une humanité perdue tente de ne pas oublier. 
Il leur reste les mots. 
Les mots, une fois prononcés, ne peuvent faire disparaître l’espace qu’ils ont ouvert."
 
Arthur Nauzyciel
mars 2012
(dossier) (+) (+) (-)






"À gauche tout devait encore se déchiffrer et mon destin était suspendu à chaque signe; 
à droite il s’était déjà jadis réalisé et c’était un seul signal silencieux. 
Ces renversements durèrent longtemps, jusqu’à ce que je ne fusse plus moi-même 
que le seuil au-dessus duquel les messagers sans nom, noirs et blancs, changeaient dans les airs."

Walter Benjamin, Les chemins du labyrinthe.


mardi 24 juillet 2012

je suis celui



Les mains négatives
Marguerite Duras
1978


(with english subtitles)




…
Devant l’océan
Sous la falaise
Sur la paroi de granite
Ses mains
Ouvertes
Bleues
Et noires
Du bleu de l’eau
Du noir
De la nuit

L’homme est venu seul
Dans la grotte
Face
A l’océan
Toutes les mains ont la même taille
Il était seul


L’homme seul dans la grotte
A regardé dans le bruit
Dans le bruit de la mer
L’immensité des choses
Et il a crié


Toi qui es nommé
Qui est doué d’identité
Je t’aime


Ses mains
Du bleu de l’eau
Du noir
Du ciel
Plates
Posées
Écartelées
Sur le granite
Gris
Pour que quelqu’un les ait vues


Je suis quelqu’un qui appelle
Je suis celui qui appelait
Qui criait
Il y a trente mille ans


Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer
Je t’aime
J’aime quiconque entendra que je crie


Sur la terre vide
Resteront ces mains
Sur la paroi de granite
Face
Au fracas
De l’océan
Insoutenable
Personne n’entendra plus
Ne verra

Trente mille ans
Ces mains là
Noires

La réfraction de la lumière sur la mer
Fait frémir la paroi de pierre


Je suis quelqu’un
Je suis celui

Qui appelait
Qui criait
Dans cette lumière blanche
Le désir

Le mot n’est pas encore inventé


Il a regardé l’immensité des choses
Dans le fracas
Des vagues
L’immensité de sa force
Et puis il a crié

Au dessus de lui
Les forêts d’Europe
Sans fin
Il se tient au centre de la pierre
Des couloirs, des voix de pierre de toute part
Toi
Qui a un nom
Toi qui es doué d’identité
Je t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
Vaincre la peur
Le vent souffle du continent
Il repousse l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
Ralenties par sa force
Et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi

J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans

J’appelle
J’appelle celle qui me répondra
Je veux t’aimer
Je t’aime
Depuis trente mille ans
Je crie
Devant la mère
Le spectre blanc

Je suis celui qui criait
Qu’il t’aimait
Toi