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lundi 15 octobre 2012

(g)host



« Comme hôte ou comme otage, comme autre, comme altérité pure, la subjectivité ainsi analysée doit être dépouillée de tout prédicat ontologique, un peu comme ce moi pur dont Pascal disait qu'il est dévêtu de toutes les qualités qu'on pouvait lui attribuer, de toutes les propriétés que par conséquent, en tant que moi pur, et proprement pur, il transcende ou excède. Pas plus que le moi, l'autre ne se réduit à ses prédicats effectifs, à ce qu'on peut en définir ou en thématiser. Il est nu, dénudé de toute propriété, et cette nudité est aussi sa vulnérabilité infiniment exposée: sa peau. Cette absence de propriété déterminable, de prédicat concret, de visibilité empirique, voilà ce qui donne sans doute au visage de l'autre une aura spectrale, surtout si cette subjectivité de l'hôte se laisse annoncer aussi comme la visitation d'un visage. Host ou guest, Gastgeber ou Gast, l'hôte ne serait pas seulement un otage. Il aurait au moins, selon une profonde nécessité, la figure de l'esprit ou du fantôme (Geist, ghost). Un jour, quelqu'un s'inquiéta devant Lévinas du « caractère fantomatique » de sa philosophie, en particulier quand elle traite du « visage de l'autre ». Lévinas ne protesta pas directement. Mais tout en recourant à l'argument que je viens d'appeler « pascalien » (« il faut que l'autre soit accueilli indépendamment de ses qualités »), il précise bien « accueilli », et surtout de façon « immédiate », urgente, sans attendre, comme si les qualités, attributs, propriétés « réelles » (tout ce qui fait qu'un vivant n'est pas un fantôme) ralentissaient, médiatisaient ou compromettaient la pureté de cet accueil. Il faut accueillir l'autre dans son altérité, sans attendre, et donc ne pas s'arrêter à reconnaître ses prédicats réels. Il faut donc, au-delà d'une perception, recevoir l'autre en courant le risque toujours inquiétant, étrangement inquiétant, inquiétant comme l'étranger (unheimlich), de l'hospitalité offerte à l'hôte comme ghost ou Geist ou Gast. Pas d'hospitalité sans cet enjeu de spectralité. Mais la spectralité n'est pas rien, elle excède, et donc déconstruit toutes les oppositions ontologiques, l'être et le néant, la vie et la mort - et elle donne. Elle peut donner et ordonner et pardonner, elle peut aussi ne pas le faire… »
Jacques Derrida, Adieu. A Emmanuel Levinas. Paris, Galilée. 1997, pp. 191-2-3.




“As host or hostage, as other, as pure alterity, a subjectivity analyzed in this way must be stripped of every ontological predicate, a bit like the pure I that Pascal said is stripped of every quality that could be attributed to it, of every property that, as pure I, as properly pure, it would have to transcend or exceed. And the other is not reducible to its actual predicates, to what one might define or thematize about it, anymore than the I is. It is naked, bared of every property, and this nudity is also its infinitely exposed vulnerability: its skin. This absence of determinable properties, of concrete predicates, of empirical visibility, is no doubt what gives to the face of the other a spectral aura, especially if the subjectivity of the hate also lets itself be announced as the visitation of a face, of a visage. Host or guest [in English], Gastgeber or Gast, the hôte would be not only a hostage. It would have, according to a profound necessity, at least the face or figure of a spirit or phantom (Geist, ghost) . When someone once expressed concern to Levinas about the "phantomatic character" of his philosophy, especially when it treats the "face of the other," Levinas did not directly object. Resorting to what I have just called the "Pascalian" argument (" it is necessary that the other be welcomed independently of his qualities") , he clearly specified "welcomed," especially in an "immediate," urgent way, without waiting, as if "real" qualities, attributes, or properties (everything that makes a living person into something other than a phantom) slowed down, mediatized, or compromised the purity of this welcome. It is necessary to welcome the other in his alterity, without waiting, and thus not to pause to recognize his real predicates. It is thus necessary, beyond all perception, to receive the other while running the risk, a risk that is always troubling, strangely troubling, like the stranger (unheimlich), of a hospitality offered to the guest as ghost or Geist or Gast. There would be no hospitality without the chance of spectrality. But spectrality is not nothing, it exceeds, and thus deconstructs, all ontological oppositions, being and nothingness, life and death-and it also gives. It can give [donner], give order(s) [ordonner] and give pardon [pardonner], and it can also not do so…” (pp.110-1-2).



dimanche 14 octobre 2012

silence de mort


« le silence depuis lequel nous parlons n'est sans doute pas étranger à la non-réponse par laquelle Lévinas définit souvent le mort, la morte, une mort qui ne signifie pas le néant. Cette non-réponse, cette interruption de la réponse n'attend pas la mort sans phrase, elle espace et discontinue toutes les phrases. […] C'est même depuis cette non-réponse qu'une parole peut être prise, et d'abord donnée, que quiconque peut prétendre « prendre la parole » […].
Ce silence est donc aussi celui d'une parole donnée.
Il donne la parole, il est le don de la parole.
Cette non-réponse conditionne ma responsabilité, là où je suis seul à devoir répondre. Sans le silence, sans le hiatus, qui n'est pas absence de règles, mais nécessité d'un saut à l'instant de la décision éthique, juridique ou politique, nous n'aurions qu'à dérouler le savoir en programme d'action. Rien ne serait plus irresponsabilisant et plus totalitaire. »
Jacques Derrida, Adieu. A Emmanuel Levinas. Paris, Galilée. 1997, p. 200-201.



 
“The silence out of which we speak is surely not foreign to the non-response by which Levinas often defines the dead, or death, a death that does not signify nothingness. This non-response, this interruption of the response, does not await death without speech; it spaces and makes discontinuous all speech. […] It is on the basis of this non-response that speech or words [la parole] may be taken, and first of all given, that anyone might claim to "take up speech," […].
This silence is thus also that of a speech or word that is given.
It gives speech, gives over speech; it is the gift of speech.
This non-response conditions my responsibility, there where I alone must respond. Without silence, without the hiatus, which is not the absence of rules but the necessity of a leap at the moment of ethical, political, or juridical decision, we could simply unfold knowledge into a program or course of action. Nothing could make us more irresponsible; nothing could be more totalitarian.”


lundi 1 octobre 2012

sans-réponse



« À qui s'adresse-t-on en un tel moment ? Et au nom de qui s'autoriserait-on à le faire ? Souvent, ceux qui s'avancent alors pour parler, pour parler publiquement, interrompant ainsi le murmure animé, l'échange secret ou intime qui relie toujours, dans le for intérieur, à l'ami ou au maître mort, souvent ceux qui se font alors entendre dans un cimetière en viennent à s'adresser directement, tout droit, à celui dont on dit qu'il n'est plus, qu'il n'est plus vivant, qu'il n'est plus là, qu'il ne répondra plus. Les larmes dans la voix, ils tutoient parfois l'autre qui garde le silence, ils l'interpellent sans détour et sans médiation, ils l'apostrophent, le saluent aussi ou se confient à lui. Ce n'est pas forcément une nécessité conventionnelle, pas toujours une facilité rhétorique de l'oraison. C'est plutôt pour traverser la parole, là où les mots nous manquent, et parce que tout langage qui reviendrait vers soi, vers nous, paraîtrait indécent, comme un discours réflexif qui ferait retour vers la communauté blessée, vers sa consolation ou son deuil, vers ce qu'on appelle de cette expression confuse et terrible le « travail du deuil ». Occupée d'elle-même, une telle parole risquerait en ce retour de se détourner de ce qui est ici notre loi — et la loi comme droiture: parler tout droit, s'adresser directement à l'autre, et parler pour l'autre qu'on aime et admire, avant de parler de lui. »
Jacques Derrida, Adieu. A Emmanuel Levinas. Paris, Galilée. 1997, p. 11-12.

« La mort est la disparition, dans les êtres, de ces mouvements expressifs qui les faisaient apparaître comme vivants — ces mouvements qui sont toujours des réponses. La mort va toucher avant tout cette autonomie ou cette expressivité des mouvements qui va jusqu'à couvrir quelqu'un dans son visage. La mort est le sans-réponse. »
Emmanuel Lévinas, Dieu, la mort et le temps. Paris, Grasset. 1993, p. 17. Cité par Derrida, Ibid., p. 16

« La mort est écart irrémédiable: les mouvements biologiques perdent toute dépendance à l'égard de la signification, de l'expression. La mort est décomposition; elle est le sans-réponse. »
Ibid.,  p. 20. Cité par Derrida, Ibid., p. 16



Edvard Munch, La Mort


“Whom is one addressing at such a moment? And in whose name would one allow oneself to do so? Often those who come forward to speak, to speak publicly, thereby interrupting the animated whispering, the secret or intimate exchange that always links one, deep inside, to a dead friend or master, those who make themselves heard in a cemetery, end up addressing directly, straight on, the one who, as we say, is no longer, is no longer living, no longer there, who will no longer respond. With tears in their voices, they sometimes speak familiarly to the other who keeps silent, calling upon him without detour or mediation, apostrophizing him, even greeting him or confiding in him. This is not necessarily out of respect for convention, not always simply part of the rhetoric of oration. It is rather so as to traverse speech at the very point where words fail us, since all language that would return to the self, to us, would seem indecent, a reflexive discourse that would end up coming back to the stricken community, to its consolation or its mourning, to what is called, in a confused and terrible expression, "the work of mourning." Concerned only with itself, such speech would, in this return, risk turning away from what is here our law, the law as straightforwardness or uprightness [droiture]: to speak straight on, to address oneself directly to the other, and to speak for the other whom one loves and admires, before speaking of him.”

“Death is, in beings, the disappearance of the expressive movements that made them appear as living movements that are always responses. Death will touch above all this autonomy or expressivity of movements that goes so far as to cover someone's face. Death is the without- response.”

“Death is this irremediable gap: biological movements lose all their dependence upon signification or expression. Death is decomposition: it is the without-response.”