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dimanche 5 août 2012

trace





"Rien ne distinguent les souvenirs des autres moments : 
ce n'est que plus tard qu'ils se font reconnaître, 
à leur cicatrice"

La Jetée - 1962
Chris Marker
29.07.1921/29.07.2012


mardi 24 juillet 2012

je suis celui



Les mains négatives
Marguerite Duras
1978


(with english subtitles)




Devant l’océan
Sous la falaise
Sur la paroi de granite
Ses mains
Ouvertes
Bleues
Et noires
Du bleu de l’eau
Du noir
De la nuit

L’homme est venu seul
Dans la grotte
Face
A l’océan
Toutes les mains ont la même taille
Il était seul


L’homme seul dans la grotte
A regardé dans le bruit
Dans le bruit de la mer
L’immensité des choses
Et il a crié


Toi qui es nommé
Qui est doué d’identité
Je t’aime


Ses mains
Du bleu de l’eau
Du noir
Du ciel
Plates
Posées
Écartelées
Sur le granite
Gris
Pour que quelqu’un les ait vues


Je suis quelqu’un qui appelle
Je suis celui qui appelait
Qui criait
Il y a trente mille ans


Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer
Je t’aime
J’aime quiconque entendra que je crie


Sur la terre vide
Resteront ces mains
Sur la paroi de granite
Face
Au fracas
De l’océan
Insoutenable
Personne n’entendra plus
Ne verra

Trente mille ans
Ces mains là
Noires

La réfraction de la lumière sur la mer
Fait frémir la paroi de pierre


Je suis quelqu’un
Je suis celui

Qui appelait
Qui criait
Dans cette lumière blanche
Le désir

Le mot n’est pas encore inventé


Il a regardé l’immensité des choses
Dans le fracas
Des vagues
L’immensité de sa force
Et puis il a crié

Au dessus de lui
Les forêts d’Europe
Sans fin
Il se tient au centre de la pierre
Des couloirs, des voix de pierre de toute part
Toi
Qui a un nom
Toi qui es doué d’identité
Je t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
Vaincre la peur
Le vent souffle du continent
Il repousse l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
Ralenties par sa force
Et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi

J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans

J’appelle
J’appelle celle qui me répondra
Je veux t’aimer
Je t’aime
Depuis trente mille ans
Je crie
Devant la mère
Le spectre blanc

Je suis celui qui criait
Qu’il t’aimait
Toi


mercredi 9 mai 2012

L'importance du 'ne pas encore...'



L'urgence et la patience, titre Jean-Philippe Toussaint. 

Écrire, 
créer, plus généralement, 
ou même parler, tout simplement,
comme on respire... dans un élan vital. 
Urgence. 

Mais cette nécessité, 
où l'on ne peut qu'écrire, et écrire 'ça'
où l'on ne peut que créer, ou parler
est un fruit mûr,
qui prend racine dans le silence, 
et se dore au soleil de ce qu'il n'est pas. 
Patience.

Se taire, alors, comme la meilleure manière de commencer à parler?

L'inverse de la prudence et de la constance, en quelque sorte, 
avoir la patience que s'impose l'urgence. 



dimanche 6 mai 2012

L'attente



photographie par Cath. An.


L'attente L'oubli
Maurice Blanchot
1962

Ici, et sur cette phrase qui lui était peut-être aussi destinée, il fut contraint de s’arrêter. C’est presque en l’écoutant parler qu’il avait rédigé ces notes. Il entendait encore sa voix en l’écrivant. Il les lui montra. Elle ne voulait pas lire. Elle ne lut que quelques passages et parce qu’il le lui demanda doucement. « Qui parle ? » disait-elle. « Qui parle donc ? » Elle avait le sentiment d’une erreur qu’elle ne parvenait pas à situer. « Effacez ce qui ne vous paraît pas juste. » Mais elle ne pouvait rien effacer non plus. Elle rejeta tous les papiers tristement. Elle avait l’impression que, bien que lui ayant assuré qu’il la croirait en tout, il ne la croyait pas assez, avec la force qui eût rendu la vérité présente. « Et maintenant vous m’avez arraché quelque chose que je n’ai plus et que vous n’avez même pas. » N’y avait-il pas des mots qu’elle acceptait plus volontiers ? qui s’écartaient moins de ce qu’elle pensait ? Mais tout tournait devant ses yeux : elle avait perdu le centre d’où rayon-

Tout changerait si nous attendions ensemble.

C’est la voix qui t’es confiée, et non ce qu’elle dit. Ce qu’elle dit… les secrets que tu recueilles,… tu dois les ramener doucement, malgré leur tentative de séduction, vers le silence que tu as d’abord puisé en eux… c’était quelque chose qu’elle ne devait pas entendre, qu’ils ne devaient pas entendre ensemble.

Attendre, seulement attendre. L’attente étrangère, égale en tous ses moments…

Pourquoi… attirez-vous en moi cette parole, qu’ensuite il me faut dire ?... mais je ne dirai rien… ce que je dis n’est rien.

Il ne se souvenait pas l’avoir questionnée, … il l’avait questionnée d’une manière plus pressante par son silence, son attente...

Faites en sorte que je puisse parler… Persuadez-moi que vous m’entendez.

Dès qu’on attendait quelque chose, on attendait un peu moins.

- Soyez sincère : pourquoi n’exercez-vous pas cette puissance que vous savez que vous avez ?
- Quelle sorte de puissance ? Pourquoi me dites-vous cela ?
Mais elle y revenait avec sa tranquille obstination :
- Reconnaissez ce pouvoir qui vous appartient.
- Je ne le connais pas, et il ne m’appartient pas.
- C’est bien la preuve que ce pouvoir fait partie de vous-même.
Les voix résonnent dans l’immense vide, le vide des voix et le vide de ce lieu vide.

L’attention attend… L’attente seule donne l’attention. Le temps vide, sans projet, est l’attente qui donne l’attention… L’attente donne l’attention en retirant tout ce qui est attendu.

Il sait qu’il y a une certaine coïncidence entre le lieu et l’attention. C’est un lieu d’attention. L’attention ne sera jamais dirigée vers lui, y séjournerait-il éternellement. Mais il ne désire pas non plus être l’objet de cette attention.

Elle n’est pas attentive à ce qu’il fait : il ne fait rien, et pas davantage à ce qu’il dit : il parle moins qu’il n’écoute ; à lui-même peut-être, à ce lui que dégage de lui l’attente et qui est l’indifférence attentive du lieu.

Le désir qu’il avait de bien l’entendre avait depuis longtemps fait place à un besoin de silence dont tout ce qu’elle avait dit aurait formé le fond indifférent. Mais seule l’entente pouvait nourrir ce silence.

Depuis quand avait-il commencé d’attendre ? Depuis qu’il s’était rendu libre pour l’attente en perdant le désir des choses particulières et jusqu’au désir de la fin des choses. L’attente commence quand il n’y a plus rien à attendre, ni même la fin de l’attente. L’attente ignore et détruit ce qu’elle attend. L’attente n’attend rien.
Quelle que soit l’importance de l’objet de l’attente, il est toujours infiniment dépassé par le mouvement de l’attente. L’attente rend toutes choses également importantes également vaines.

Ce qu’il ne lui avait jamais demandé : si elle disait vrai. Voilà ce qui exprimait leurs rapports difficiles : elle disait vrai, mais non en ce qu’elle disait.

Ce qui est caché, cela s'ouvre sur l'attente, non pour se découvrir, mais pour y rester caché. L'attente n'ouvre pas, ne ferme pas. Entrée dans un rapport qui n'est pas d'accueil, ni d'exclusion. L'attente est étrangère au mouvement se cacher-se montrer des choses. Qui n'attend, rien ne lui est caché. Il n'est pas auprès des choses qui se montrent. Dans l'attente, toutes choses sont retournées vers l'état latent.

Quand elle lui avait demandé, à lui un étranger, ce qu’un proche n’aurait pas encore été assez proche pour lui donner, il comprit qu’en le lui demandant elle l’avait rendu plus proche que tout autre. Pourquoi avait-il accepté d’emblée une telle proximité ?

Le pourrissement de l’attente, l’ennui. L’attente stagnante, l’attente qui s’est d’abord prise pour objet, qui s’est prise de complaisance pour elle-même, enfin de haine pour elle-même. L’attente, la calme angoisse de l’attente ; l’attente devenue la calme étendue où la pensée est présente dans l’attente.

Et puis venaient les instants où, le fil de leurs rapports s’étant rompu, elle retrouvait sa tranquille réalité.

La mort ne se laisse pas attendre

Il se demande si elle ne reste pas en vie pour prolonger le plaisir de la terminer.