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lundi 29 octobre 2012

che vuoi?




Et comment, alors, cet homme, retombe-t-il dans la ‘vallée du manque’ ? Comment se remet-il à ressentir quelque désir, lui qui ne (le) ressentait pas, ou seulement comme violence, violation ? N’est-ce pas en assumant, au-delà du vrai et du faux, la reconnaissance que les autres ont de lui ? Ce sont les autres qui les premiers le reconnaissent comme désirant, et répandent la rumeur que cet homme serait tombé amoureux de sa charmante assistante. L’homme le nie d’abord ; puis l’accepte, assume d’être cet homme désirant que les autres désignent : « tu es cela ».
Quant à l’assistante, alors enceinte, elle nie avec fermeté la paternité du géniteur, tout en laissant alors une place vide où l’homme peut alors s’assumer père.
Aux paroles et aux actes de cet homme minimal, l’autre répond par une injonction à désirer « que veux-tu ? » ; l’homme la rejette d’abord : rien, rien, rien, rien que parler à l’anguille qui ne répond jamais, ne questionne jamais ; l’homme reprendra ensuite cette question : « que me veut-elle ? » ; « à quelle place me veut-elle ? » ; « quelle place me demande-t-elle d’assumer ? ». et c’est par ces basculement de points d’interrogation, peut-être, qu’il retombe dans la ‘vallée du manque’.




« Ce Che vuoi ? est la réponse de l'Autre à cet acte de parler du sujet »
Lacan, J. Le désir, Séminaire VI, 19 nov. 1958.

« le désir de l'homme est le désir de l'Autre, où le de donne la détermination dite par les grammairiens subjective, à savoir que c'est en tant qu'Autre qu'il désire […] C’est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un : Che vuoi ? que veux-tu ? est celle qui conduit le mieux au chemin de son propre désir, - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un : Que me veut-il? »
Lacan, J. Subversion du sujet et dialectique du désir, 1960. Dans : Ecrits, pp. 814-5.

« Che vuoi ?, Que veux-tu ? […]
Que me veut-Il ? […]
Que veut-Il à moi? […]
Comment me veut-Il ? […]
Que veut-Il concernant cette place du moi ? »
Lacan, J. L’angoisse, séminaire X, 14 nov. 1962.

dimanche 28 octobre 2012

Désir: la vallée du manque




Quel est donc cet homme qui voit le désir d’un autre donné à sa femme ; quel est donc cet homme qui ne supporte pas de voir, là "dehors", ce désir qu’il ne sent pas, là "dedans" ; quel est donc cet homme qui pénètre sa femme d’un couteau? Cet homme est pénétré par un désir qui lui est étranger, qui lui vient du dehors avec toute l’insistance des gémissements de sa femme dans les bras de son amant. Ce meurtre ne crie pas vengeance à l’adultère ; les coups portés ne trouvent pas leur acharnement dans la jalousie haineuse du mari trompé ; c’est le désir qui fait effraction, pénètre, viole, coupe, s’acharne, s’impose, intolérable, à cet homme qui ne désirait plus. Ce meurtre est un acte de déni du désir qui s’impose bruyamment là ("dehors") où on avait su l’étouffer, là ("dedans") où on avait pensé pouvoir aimer sans désirer. L’incarcération est un enterrement dans une tombe de silence de ce désir qui s’abat sur lui, et de cet acte qui en prouvait toute la violence. La période de probation est un lent éveil, par quelques mots, quelques fleurs, d’un désir autre, qui ne saigne pas. 
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mardi 24 juillet 2012

je suis celui



Les mains négatives
Marguerite Duras
1978


(with english subtitles)




Devant l’océan
Sous la falaise
Sur la paroi de granite
Ses mains
Ouvertes
Bleues
Et noires
Du bleu de l’eau
Du noir
De la nuit

L’homme est venu seul
Dans la grotte
Face
A l’océan
Toutes les mains ont la même taille
Il était seul


L’homme seul dans la grotte
A regardé dans le bruit
Dans le bruit de la mer
L’immensité des choses
Et il a crié


Toi qui es nommé
Qui est doué d’identité
Je t’aime


Ses mains
Du bleu de l’eau
Du noir
Du ciel
Plates
Posées
Écartelées
Sur le granite
Gris
Pour que quelqu’un les ait vues


Je suis quelqu’un qui appelle
Je suis celui qui appelait
Qui criait
Il y a trente mille ans


Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer
Je t’aime
J’aime quiconque entendra que je crie


Sur la terre vide
Resteront ces mains
Sur la paroi de granite
Face
Au fracas
De l’océan
Insoutenable
Personne n’entendra plus
Ne verra

Trente mille ans
Ces mains là
Noires

La réfraction de la lumière sur la mer
Fait frémir la paroi de pierre


Je suis quelqu’un
Je suis celui

Qui appelait
Qui criait
Dans cette lumière blanche
Le désir

Le mot n’est pas encore inventé


Il a regardé l’immensité des choses
Dans le fracas
Des vagues
L’immensité de sa force
Et puis il a crié

Au dessus de lui
Les forêts d’Europe
Sans fin
Il se tient au centre de la pierre
Des couloirs, des voix de pierre de toute part
Toi
Qui a un nom
Toi qui es doué d’identité
Je t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
Vaincre la peur
Le vent souffle du continent
Il repousse l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
Ralenties par sa force
Et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi

J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans

J’appelle
J’appelle celle qui me répondra
Je veux t’aimer
Je t’aime
Depuis trente mille ans
Je crie
Devant la mère
Le spectre blanc

Je suis celui qui criait
Qu’il t’aimait
Toi


mercredi 13 juin 2012

lundi 11 juin 2012

l'empire des sens


"un corps cela se jouit. Cela ne se jouit que de le corporiser de façon signifiante. […] Comme le souligne admirablement cette sorte de kantien qu’était Sade, on ne peut jouir que d’une partie du corps de l’Autre, pour la simple raison qu’on n’a jamais vu un corps s’enrouler complètement jusqu’à l’inclure et le phagocyter, autour du corps de l’Autre. […] Jouir a cette propriété fondamentale que c’est en somme le corps de l’un qui jouit d’une part du corps de l’Autre. Mais cette part jouit aussi […] le jouir du corps comporte un génitif qui a cette note sadienne sur laquelle j’ai mis une touche, ou, au contraire, une note extatique, subjective, qui dit qu’en somme, c’est l’Autre qui jouit" 
(Lacan J. 1972. Encore, Le séminaire, Livre XX, p.33).

Jouissance phallique :
jouir du corps au sens objectif du génitif : jouir de l’objet corps de l’autre, de l’organe, du phallus.
Jouissance de l'Autre :
jouir du corps au sens subjectif du génitif : le corps comme sujet du jouir, le corps de l’Autre qui jouit.

L’empire des sens :
l’homme est en position de jouir-de l'Autre : c’est le corps de l’Autre, de La femme qu'il laisse jouir de lui.
La femme le réduit au contraire à son phallus. Jusqu’à le lui couper.


Si l'on suit les qualificatifs lacaniens, ce film dit d'érotisme féminin offre donc 
à l'homme une jouissance féminine, en ce qu'il jouit de l'Autre, jusqu'à la mort, 
et à la femme une jouissance masculine, en ce qu'elle jouit du phallus, voire du pénis.



dimanche 10 juin 2012

qui est cette femme dont je tombe?



« Jusqu’où [Médée] en vint à devenir ce que [Jason] la fit être, reste impénétrable, mais le seul acte où elle nous montre clairement s’en séparer est celui d’une femme, d’une vraie femme, dans son entièreté de femme » (Lacan J. 1958. Jeunesse de Gide. Dans : Ecrits, p.261)

Être une femme. Être ce que l’homme aimé désire. Puis ne plus l’être. Ne plus être une femme (pour lui). Seulement être une mère, avoir un enfant. L’homme aimé fait d’une autre une femme, l’objet de son désir.
User alors de son savoir, pour tuer celle pour qui l’homme qu’elle aime l’a destituée de son être-femme. Si je ne suis plus femme (pour lui), qu’elle ne le soit pas non plus. Si je perds l’objet de mon désir, qu’il perde le sien.
Puis tuer ce qui peut s’avoir, l’enfant, pour ainsi ne plus être-mère. Si ne plus être-femme pour l’homme me fait n’être que mère pour l’enfant, que n’être plus mère me fasse être La femme, au-delà d’être et d’avoir l’objet de l’homme. Et jouir. Toute pas-toute.
Exil de la terre paternelle, et fratricide: pour être femme, elle ne fût plus ni fille, ni sœur. Régicide: elle coupe l’homme aimé de l’objet de son désir et de toute descendance. Infanticide: pour être La femme, elle n’est pas mère.



 Carlotta Ikeda, danseuse Butô, incarne Médée sur un texte de Pascal Quignard