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jeudi 26 juillet 2012

il leur reste les mots


"Je suis une mouette… Non, ce n’est pas ça. Je suis une actrice."
"Я — чайка… Не то. Я — актриса."

Anton Tchekhov, La Mouette.


 

"Dans ce qui fut un lac, dans ce qui fut peut-être un théâtre, 
une humanité perdue tente de ne pas oublier. 
Il leur reste les mots. 
Les mots, une fois prononcés, ne peuvent faire disparaître l’espace qu’ils ont ouvert."
 
Arthur Nauzyciel
mars 2012
(dossier) (+) (+) (-)






"À gauche tout devait encore se déchiffrer et mon destin était suspendu à chaque signe; 
à droite il s’était déjà jadis réalisé et c’était un seul signal silencieux. 
Ces renversements durèrent longtemps, jusqu’à ce que je ne fusse plus moi-même 
que le seuil au-dessus duquel les messagers sans nom, noirs et blancs, changeaient dans les airs."

Walter Benjamin, Les chemins du labyrinthe.


dimanche 8 juillet 2012

d'un manque à l'autre


 


la fille:
ce n'est pas ça
je le sais
tu le dis
mais c'est "tout comme"
alors je te demande d'accepter ce que je t'offre 
pour faire que ce soit ça:
sois à l'image de la mère
je joue le rôle de la fille
c'est ça


la mère:
rencontre du manque de l'autre:
rencontre de l'autre qui ravive le manque que j'ai d'elle
tout en recouvrant la béance qui me barre
rencontre de l'autre et de sa béance que je sers à recouvrir 
tout en la creusant
 parce que ce n'est pas ça 
  



jeudi 14 juin 2012

book s(h)elf




The portrait-format painting Cell is part of the series October 18, 1977, in which Gerhard Richter approaches the German terrorist group Red Army Faction (RAF) in an artistic manner. It shows the deserted prison cell of one of the leaders of the RAF, Andreas Baader, who was arrested in June 1972 in Frankfurt am Main and found dead of a self-inflicted gunshot wound in his cell at Stuttgart-Stammheim prison on 18th October 1977. +link+  +a quiet tremor+

samedi 9 juin 2012

la couleur roturière des choses

(some english words below)


Vincent Van Gogh 1853-1890

« Qu’est-ce que dessiner ? Comment y arrive-t-on ? C’est l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l’on sent et ce que l’on peut. Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert de rien d’y frapper fort, on doit miner ce mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens. »




Antonin Artaud 1896-1948
Van Gogh le suicidé de la société, 1947

« Je crois que Gauguin pensait que l’artiste doit rechercher le symbole, le mythe, agrandir les choses de la vie jusqu’au mythe,
alors que Van Gogh pensait qu’il faut savoir déduire le mythe des choses les plus terre-à-terre de la vie.
En quoi je pense, moi, qu’il avait foutrement raison.
Car la réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité.
Il suffit d’avoir le génie de savoir l’interpréter. »

« Il y a dans tout dément un génie incompris dont l’idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n’a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui avait préparés la vie. »

« Au fond de ses yeux comme épilés de boucher, Van Gogh se livrait sans désemparer à l’une de ces opérations d’alchimie sombre qui ont pris la nature pour objet et le corps humain pour marmite ou creuset […] Van Gogh en était arrivé à ce stade de l’illuministe, où la pensée en désordre reflue devant les décharges envahissantes de la matière,
et où penser, n’est plus s’user,
et n’est plus,
et où il ne reste que de ramasser corps, je veux dire
entasser des corps. »

« Il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de visions, pas d’hallucinations.
C’est de la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi.
Un lent cauchemar génésique petit à petit élucidé.
Sans cauchemar et sans effet.
Mais la souffrance du pré-natal y est.
C’est le luisant mouillé d’un herbage, de la tige d’un plant de blé qui est là prêt à être extradé.
Et dont la nature un jour rendra compte.
Comme la société aussi rendra compte de sa mort prématurée.
Un plan de blé sous le vent incliné, avec au dessus les ailes d’un seul oiseau en virgule posé, quel est le peintre, qui ne serait pas strictement peintre, qui aurait pu avoir comme Van Gogh l’audace de s’attaquer à un sujet d’une aussi désarmante simplicité ?
Non, il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de drame, pas de sujet et je dirai même pas d’objet […]
C’est de la nature nue et pure vue, telle qu’elle se révèle, quand on sait l’approcher d’assez près »

« Car c’est bien cela tout Van Gogh, l’unique scrupule de la touche sourdement et pathétiquement appliquée. La couleur roturière des choses, mais si juste, si amoureusement juste qu’il n’y a pas de pierres précieuses qui puissent atteindre à sa rareté. 
Car Van Gogh aura bien été le plus vraiment peintre de tous les peintres, le seul qui n’ait pas voulu dépasser la peinture comme moyen strict de son œuvre, et cadre strict de ses moyens. »

« On peut, après l’avoir vue, tourner le dos à n’importe quelle toile peinte, elle n’a rien à nous dire de plus. L’orageuse lumière de la peinture de Van Gogh commence ses récitations sombres à l’heure même où on a cessé de la voir.
Rien que peintre, Van Gogh, et pas plus,
pas de philosophie, de mystique, de rite, de psychurgie ou de liturgie,
pas d’histoire, de littérature ou de poésie,
ses tournesols, d’or bronzé sont peints : ils sont peints comme des tournesols et rien de plus, mais pour comprendre un tournesol en nature, il faut maintenant en revenir à Van Gogh, de même que pour comprendre un orage en nature,
un ciel orageux,
une plaine en nature,
on ne pourra plus ne pas en revenir à Van Gogh. »

« il est mort à 37 ans. »

« J’entends les ailes des corbeaux frapper des coups de cymbale forte au-dessus d’une terre dont il semble que Van Gogh ne pourra plus contenir le flot.
Puis la mort. »

« L’eau est bleue,
pas d’un bleu d’eau,
d’un bleu de peinture liquide.
Le fou suicidé est passé par là et il a rendu l’eau de la peinture à la nature,
Mais à lui qui la lui rendra ?
Un fou, Van Gogh ? »




Evelyne Grossman, Avant-propos

« Je veux dire que nous avons une taie sur l’œil du fait que notre vision oculaire actuelle est déformée, réprimée, opprimée, revertie et suffoquée par certaines malversations sur le principe de notre boîte crânienne, comme l’architecture dentaire de notre être, depuis le coccyx du bas des vertèbres, jusqu’aux assises du forceps des mâchoires sustentatrices du cerveau » (Antonin Artaud, commentant ses propres dessins en 1946).

« Qu’est-ce qu’écrire-dessiner ? C’est refaire un « corps sans organes », c’est-à-dire une multiplicité moléculaire, explosive et atomique (l’inverse du « cadastre anatomique » du corps organique), c’est inventer une scénographie picturale, une danse corporelle des signes sur la page : « Ce dessin représente l’effort que je tente en ce moment pour refaire corps avec l’os des musiques de l’âme », écrivait [Artaud] à Rodez en septembre 1945. Ces signes jetés sur la page, Artaud les nomme des « notes », au double sens scriptural et musical du terme, … et Van Gogh le peintre est aussi « un formidable musicien ». « Quand j’écris, / j’écris en général une note d’un trait. Mais cela ne me suffit pas / et je cherche à prolonger/ l’action de ce que / j’ai écrit dans / l’atmosphère. Alors / je me lève / je cherche / des consonances, / des adéquations / de sons, / des balancements du corps / et des membres / qui fassent acte » (50 dessins pour assassiner la magie). Et de même, que fait le peintre Van Gogh ? Il cherche à « ramasser corps, je veux dire entasser des corps ». Le corps chez Van Gogh est un paysage infini, agité de convulsions géologiques qui portent en elles tous les éclatements volcaniques à venir. C’est une force explosive, une puissance éruptive, l’inverse du corps actuel, cette « pile électrique chez qui on a châtré et refoulé les décharges » (Le Théâtre de Cruauté). Le peintre du corps humain, ce n’est pas Léonard de Vinci, ce peintre de cadavres, qui travaille sous la dictée des lois de l’anatomie, avec ses écorchés exacts comme des machines, le peintre du corps humain c’est Van Gogh qui trace des paysages hallucinés comme des visages et fait surgir sur sa toile les déchirements sonores du Théâtre de la Cruauté : corps-paysage sanglant, tournesols éventrés, bombardement comme météorique d’atomes, fleur torturée, paysage sabré, coquelicots… rageusement ponctués et déchiquetés…et par-dessus tout cela « la figure de Van Gogh, rouge de sang dans l’éclatement de ses paysages ».



Evocation de Van Gogh le suicidé de la société, par Max Pol Fouchet, 
Documentaire L'impressionnisme: l'aventure de la lumière -1975



*** In English***


Van Gogh
What is it to draw? How de manage to do so? That is the action to create a path through an invisible iron wall that seems to be situated between what we feel and what we can. How should we go through this wall? It is useless to hit strongly, we have to sap this wall and go through it with a file, slowly and, in my opinion, with great patience.


Artaud, Van Gogh, the Man Suicided by Society (1947)
There is in every madman a misunderstood genius whose idea, shining in his head, frightened people, and for whom delirium was the only solution to the strangulation that life had prepared for him.

No one has ever written, painted, sculpted, built, or invented except literally to get out of hell. And I prefer, to get out of hell, the landscapes of this quiet convulsionary to the teeming compositions of Breughel the Elder or Hieronymus Bosch, who are, in comparison with him, only artists, whereas Van Gogh is only a poor dunce determined not to deceive himself.

And what is an authentic madman? It is a man who preferred to become mad, in the socially accepted sense of the word, rather than forfeit a certain superior idea of human honor. So society has strangled in its asylums all those it wanted to get rid of or protect itself from, because they refused to become its accomplices in certain great nastinesses. For a madman is also a man whom society did not want to hear and whom it wanted to prevent from uttering certain intolerable truths.

There is no ghosts in Va, Gogh’s painting, no visions, no hallucinations. It is the torrid truth of the sun at two o’clock in the afternoon. But the suffering of the pre-natal is there. It is nature, pure and naked, seen just as it conceals itself when we know how to get near enough to it.



samedi 19 mai 2012

te vas, vestida de mar






Alfonsina y el mar





Por la blanda arena que lame el mar
Su pequeña huella no vuelve más
Y un sendero solo de pena y silencio llegó
Hasta el agua profunda
Y un sendero solo de penas mudas llegó
Hasta la espuma

Sabe Dios que angustia te acompañó
Qué dolores viejos calló tu voz
Para recostarte arrullada en el canto
De las caracolas marinas
La canción que canta en el fondo oscuro
del mar
La caracola

Te vas Alfonsina con tu soledad
¿qué poemas nuevos fuiste a buscar ?
Y una voz antigua de viento y de sal
Te requiebra el alma
Y la está llamando
Y te vas, hacia allá como en sueños,
Dormida Alfonsina, vestida de mar.

Cinco sirenitas te llevarán
Por caminos de algas y de coral
Y fosforescentes caballos marinos
harán una ronda a tu lado.
Y los habitantes del agua van a jugar pronto
a tu lado.

Bájame la lámpara un poco más
Déjame que duerma, nodriza en paz
Y si llama él no le digas que estoy,
Dile que Alfonsina no vuelve.
Y si llama él no le digas nunca que estoy,
Di que me he ido.


Sur le sable blanc que lèche la mer
Sa petite emprunte ne revient pas
Et un sentier seul de peine et de silence atteint l'eau profonde
Et un sentier de peines tues va
Jusqu'à l'écume

Dieu sait quelle angoisse t'a accompagné
Quelles douleurs anciennes tu as tues
Pour t'allonger bercée par le chant
Des conques marines
La chanson que chante dans le fond obscur
de la mer
La conque

Tu t'en vas Alfonsina avec ta solitude
Quels poèmes nouveaux as tu été chercher ?
Et une voix antique de vent et de sel
Te réclame l'âme
Et l'appelle
Et tu t'en vas vers l'au-delà comme en rêves
Alfonsina endormie, vêtue de mer

Cinq petites sirènes t'emporteront
Dans des chemins d'algues et de corail
Et des hippocampes marins et phosphorescents
Feront une ronde à tes côtés.
Et les habitants de la mer vont jouer bientôt
à tes côtés

Baisse un peu l'intensité
Laisse moi dormir nourrice en paix
Et s'il appelle ne lui dis pas que je suis là
Dis lui que Alfonsina ne revient pas
Et s'il appelle ne lui dis jamais que je suis là
Dis lui que je suis partie.