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mardi 19 février 2013
samedi 2 février 2013
dire un corps
« Le vide. Face
aux yeux écarquillés. S’écarquillant où faire se peut. Toutes parts. En haut en
bas. Ce champ étroit. Savoir pas plus. Voir pas plus. Dire pas plus. Ça seul.
Ce petit peu de vide seul. […] Les yeux. Temps d’essayer d’empirer. Tant mal
que pis essayer d’empirer. Plus clos. […] Deux trous noirs. Noir obscur. Entrée
à travers crâne jusqu’à la substance molle. Exit hors substance molle à travers
crâne. Béants du visage invisible. Ça la faille ? Ça le défaut de
faille ? Essayer mieux plus mal enchâssés dans crâne. Deux trous noirs
dans l’avant crâne. Ou un. Essayer mieux plus mal encore un. Un trou noir
obscur au centre avant crâne. En quoi l’enfer de tout. Hors quoi l’enfer de
tout. Ainsi à défaut de pire dire l’écarquillé désormais »
“The void. Before the staring eyes. Stare where
they may. Far and wide. High and low. That narrow field. Know no more. See no
more. Say no more. That alone. That little much of void alone. […] The eyes.
Time to try worsen. Somehow try worsen. Unclench. […] Two black holes. Dim
black. In through skull to soft. Out from soft through skull. Agape is unseen
face. That the flaw ? The want of flaw ? Try better worse set in
skull. Two black holes in foreskull. Or one. Try better still worse one. One
dim black hole mid-foreskull. Into the hell of all. Out from the hell of all. So
better than nothing worse say stare from now”
Samuel
Beckett, Cap au pire ; Worstward Ho.
jeudi 24 janvier 2013
savoir
Hélène Cixous, Savoir.
Dans : Hèlène Cixous & Jacques Derrida, Voiles. Galilée. 1998.
Dessins d'Ernest Pignon-Ernest.
« La myopie était sa
faute, sa laisse, son voile natal imperceptible. Chose étrange, elle
voyait qu’elle ne voyait pas, mais elle ne voyait pas bien. Chaque jour il y
avait refus, mais qui pouvait dire d’où partait le refus : qui se
refusait, était-ce le monde ou elle ? Elle était de cette race obscure
subreptice qui va désemparée devant le grand tableau du monde, toute la journée
en posture d’aveu : je ne vois pas le nom de la rue, je ne vois pas le
visage, je ne vois pas la porte, je ne vois pas venir et c’est moi qui ne vois
pas ce que je devrais voir. Elle avait des yeux et elle était aveugle.
[…] Jusqu’au jour où. Un matin sur la place il n’y avait
rien. […] Tout était perdu. Chaque pas augmenterait l’égarement. […] Elle se
vit arrêtée au sein de l’invisible. De toutes parts elle voyait ce rien pâle
sans limites, c’était comme si par un faux pas elle était entrée vivante chez
la mort. L’ici néant durait, et personne. Elle saisie, tombée debout dans l’étendue
insondable d’un voile, et voilà tout ce qui restait de la ville et du temps. La
catastrophe s’était produite en silence.
Et maintenant qui était-elle ? Seule.
[…] Elle était née avec le voile dans l’œil. […] Le Doute et
elle furent toujours inséparables : les choses étaient-elles parties ou
bien était-ce elle qui les mévoyait ? Jamais elle ne vit en sûreté. Voir était
un croire chancelant. Tout était peut-être. Vivre était en état d’alerte. En courant
à toute jambe vers sa mère elle se réservait la possibilité de l’erreur jusqu’à
la dernière seconde. Et si sa mère n’était soudain pas sa mère à l’instant où
elle atteignait son visage ? La douleur de n’avoir pas reconnu que l’inconnue
ne pouvait être sa mère, la honte de prendre une inconnue pour la connue par
excellence, le sang n’a donc pas crié, pas senti ? La trahison du sang du
sens ainsi on peut se tromper de mère être trompée jusqu’à la mère ?
[…] Mais un jour cette femme décida d’en finir avec sa
myopie et sans tarder elle prit rendez-vous avec le chirurgien. C’est qu’elle
avait appris l’incroyable nouvelle : la science venait de vaincre l’invincible.
En dix minutes ce fut fait.
[…] Ainsi le monde sortait de sa réserve lointaine, de ses
absences cruelles. Le monde montait à elle, précisant ses visages. Toute la
journée.
Cela avançait tellement vite qu’elle se voyait voir. Elle voyait
venir la vue. […] Ce qui n’était pas est. La présence sort de l’absence, elle
voyait cela, les traits du visage du monde se lèvent à la fenêtre, émergeant de
l’effacement, elle voyait le lever du monde. […] Oui, dit le monde. […] C’est
ce qui la transportait : le pas de l’Apparition. La venue à Voir. Et qui
vient ? moi ou toi ?
C’était voir-à-l’œil-nu,
le miracle.
[…] à cette aube sans subterfuge elle avait vu avec ses
propres yeux le monde, sans intermédiaire, sans les verres de non-contact. La continuité
de sa chair et de la chair du monde, le toucher donc, c’était l’amour, et là
était le miracle, la donation. […] Elle venait de toucher le monde de l’œil.
[…] Maintenant c’était l’heure des adieux cruels et tendres
au voile qu’elle avait tant maudit. […] Elle était tombée dans un état d’adieu.
Le deuil de l’œil qui devient un autre œil. […] La joie de l’œil
délivré physiquement.
[…] La joie de l’œil débridé : on entend mieux aussi. Pour
entendre il faut bien voir. Maintenant elle entendait bien même sans lunettes.
[…] elle découvrait les bizarres bienfaits que son étrangère
intérieure lui prodiguait "avant", et dont elle n’avait jamais pu
jouir avec joie, seulement avec angoisse : l’innarivée du visible à l’aube,
le passage par le non-voir, toujours il y a eu un seuil, franchir à la nage le
détroit entre le continent aveugle et le continent voyant, entre deux mondes,
un pas marqué, venir du dehors, un pas encore, une imperfection, elle ouvrait
les yeux et elle voyait le pas encore, il y avait ce mouvement de porte à
exécuter pour accéder au monde visible.
[…] Bientôt auraient disparu le flou, le chaos avant la
genèse, l’intervalle, l’étape, l’amortissement, l’appartenance à la
non-voyance, la silencieuse pesanteur, le passage quotidien de frontière, l’errance
dans les limbes.
[…] Ce que les voyants n’ont jamais vu : la
présence-avant-le-monde. Mais "avant" ne sachant pas qu’elle voyait
cela, le voyait-elle ?
Les voyants savent-ils qu’ils voient ? Les non-voyants
savent-ils qu’ils voient autrement ? Que voyons-nous ? Les yeux
voient-ils qu’ils voient ? Les uns voient et ne savent pas qu’ils voient. Ils
ont des yeux et ils ne voient pas qu’ils ne non-voient pas.
A l’aube, elle se vit encore – une dernière fois – voir qu’elle
ne voyait pas encore ce que plus tard elle verrait "d’un coup".
[…] Une telle expérience ne pouvait avoir lieu qu’une fois, c’est
ce qui la bouleversait. La myopie ne repousserait pas, l’étrangère ne lui
reviendrait jamais […] La nostalgie de la secrète non-voyance se levait.
Et cependant, on veut tellement voir, n’est-ce pas ?
Voir ! On veut :
voir ! Peut-être n’avons-nous
jamais eu d’autre vouloir que voir ? »
samedi 5 janvier 2013
aveuglements
Odilon Redon, L’œil au pavot.
[…97] dès lors qu’il ne voit pas, et c’est par là qu’il est
d’abord exposé, nu, offert au regard, à la main, voire à la manipulation de l’autre,
[l’aveugle] est aussi un sujet trompé.
Léonard Bramer, Le colin-maillard.
[…109] Exposé nu sans le savoir ?
Indifférent à sa nudité, à la fois moins
nu et plus nu qu’un autre de ce
fait ? Plus nu car on voit alors l’œil lui-même,
tout à coup exhibé dans son corps opaque, organe de chair immobile, dépouillé
de la signification du regard qui venait à la fois l’animer et le voiler. Inversement,
le corps même de l’œil, en tant qu’il voit, disparaît dans le regard de l’autre.
Quand je regarde quelqu’un qui voit, la signification vivante de son regard me
dissimile, en quelque sorte et dans une certaine mesure, ce corps de l’œil que
je peux facilement fixer chez l’aveugle, au contraire, et jusqu’à l’indécence. Il
s’ensuit qu’en règle générale – une règle bien singulière, et propre à
dissocier l’œil de la vision, – nous sommes d’autant plus aveugles à l’œil de l’autre
que ce dernier se montre capable de voir et que nous pouvons échanger avec lui
un regard. Loi du chiasme dans le croisement ou le non-croisement des regards :
la fascination par la vue de l’autre est irréductible à la fascination par l’œil
de [110] l’autre, voire incompatible avec elle. Ce chiasme n’exclut pas, il appelle
au contraire la hantise d’une fascination par l’autre.
Antoine Coypel, L'Erreur.
[…11] Par accident, et parfois au bord de l’accident, il
m’arrive d’écrire sans voir [...] Ce sont déjà des mots d’aveugle que je
dessine ainsi. Il faut toujours rappeler que le mot, le vocable s’entend, le
phénomène sonore reste invisible en tant que tel. […] Le langage se parle, cela
veut dire de l’aveuglement. Il nous
parle toujours de l’aveuglement qui
le constitue. […] L’extraordinaire nous rappelle à l’ordinaire de ce qui arrive
tous les jours, à l’expérience du jour même, à ce qui toujours conduit
l’écriture à travers la nuit, plus loin
que le visible ou le prévisible.
[…44] à la place du dessin, auquel l’aveugle en moi renonça
pour la vie, j’étais appelé par un autre trait, cette graphie de mots
invisibles, cet accord du temps et de la voix qu’on appelle verbe – ou
écriture. Substitution, donc, échange clandestin : un trait pour l’autre,
trait pour trait. Je parle d’un calcul autant que d’une vocation, et le
stratagème fut presque délibéré. Stratagème, stratégie, temps de guerre. Mot
d’ordre fratricide : économie du
dessin. Du dessin visible, du dessin en tant que tel, comme si je m’étais
dit : moi, j’écrirai, je me vouerai aux mots qui m’appellent.
Henri Fantin-Latour, Autoportrait.
<+>
[…36] Qu’il s’agisse d’écriture ou de dessin, […] la grâce
du trait signifie qu’à l’origine du graphein
il y a la dette ou le don plutôt que la fidélité représentative. Plus
précisément la fidélité de la foi importe plus que la représentation dont elle
commande et précède le mouvement, et la foi, dans son moment propre, est
aveugle.
Gustave Courbet, Autoportrait dit l'homme blessé.
[…125] si les larmes viennent
aux yeux, si alors elles peuvent aussi voiler la vue, peut-être
révèlent-elles, dans le cours même de cette expérience, dans ce cours d’eau,
une essence de l’œil, en tous les cas de l’œil des hommes, l’œil compris dans l’espace
anthropo-théologique de l’allégorie sacrée. Au fond, au fond de l’œil, celui-ci
ne serait pas destiné à voir mais à pleurer. Au moment même où elles voilent la
vue, les larmes dévoileraient le propre de l’œil. Ce qu’elles font jaillir hors
de l’oubli où le regard la garde en réserve, ce ne serait rien de moins que l’aletheia, la vérité des yeux dont elles révèleraient ainsi la destination
suprême : avoir en vue l’imploration plutôt que la vision, adresser la
prière, l’amour, la joie, la tristesse plutôt que le regard. Avant même d’illuminer,
la révélation est le moment des « pleurs de joie ». […128] si les
yeux de tous les animaux sont destinés à la vue, et peut-être par là au savoir
scopique de l’animal rationale, l’homme
seul sait aller au-delà du voir et du savoir, car seul il sait pleurer. « Seuls
cependant les yeux de l’homme ont la puissance de pleurer » (« But only human eyes can weep »,
Andrew Marvell). Seul il sait voir ça, l’homme, que les larmes sont l’essence
de l’œil – et non la vue. L’essence de l’œil est le propre de l’homme. […] L’aveuglement
révélateur, l’aveuglement apocalyptique, celui qui révèle la vérité même des
yeux, ce serait le regard voilé de larmes. Il ne voit ni ne voit pas, il est
indifférent à la vue brouillée. Il implore : d’abord pour savoir d’où
descendent les larmes et de qui elles viennent aux yeux. D’où et de qui ce
deuil ou ces pleurs de joie ? Et cette eau de l’œil ? […] « Les yeux pleurant, ces larmes
voient » (« These weeping eyes,
those seeing tears », Andrew Marvell).
Jacques Derrida, Mémoires d'aveugle. L'autoportrait et
autres ruines.
(attribué à) Hoet, Samson aveuglé par les Philistins (détail)
vendredi 28 décembre 2012
caducité
Jacques Derrida, Mémoires d'aveugle. L'autoportrait et autres ruines
"Moment de la chute: les aveugles sont les êtres de la chute, la manifestation toujours de cela même qui menace l'érection ou la station debout" (p.28)
"Moment de la chute: les aveugles sont les êtres de la chute, la manifestation toujours de cela même qui menace l'érection ou la station debout" (p.28)
Jacques Lacan, L'angoisse, Séminaire 10
"Il voit ce qu'il a fait, ce qui a pour conséquence qu'il voit - c'est le mot devant lequel je bute - l'instant d'après ses propres yeux, boursouflés de leur tumeur vitreuse, au sol, confus amas d'ordures"
(p.190)
"Quel est le moment de l'angoisse ? Est-ce le possible de ce geste par où Œdipe s'arrache les yeux, en fait le sacrifice, les offre en rançon de l'aveuglement où s'est accompli son destin? Est-ce cela, l'angoisse? Est-ce la possibilité qu'a l'homme de se mutiler ? Non, c'est proprement ce que je m'efforce de vous désigner par cette image, c'est l'impossible vue qui vous menace, de vos propres yeux par terre."
(p.190-1)
"se dénonce le lien radical de l'angoisse à l'objet en tant qu'il choit. Sa fonction essentielle est d'être le reste du sujet, reste comme réel."
(p.194)
"l'angoisse apparaît dans la séparation. En effet, nous le voyons bien, ce sont des objets séparables. Ils ne sont pas séparables par hasard, comme la patte d'une sauterelle. Ils sont séparables parce qu'ils ont déjà anatomiquement un certain caractère plaqué, parce qu'ils sont là accrochés."
(p.195)
"La caducité de l'objet a est là, qui fait sa fonction. La chute, le niederfallen, est typique de l'approche d'un a pourtant plus essentiel au sujet que toute autre part de lui-même."
(p.196)
"l'angoisse est provoquée par la mise hors de jeu de l'instrument dans la jouissance. La subjectivité est focalisée sur la chute..."
(p.197)
mardi 18 décembre 2012
lundi 17 décembre 2012
mon oeil
Edmund Husserl, Ideen
II
« L’œil n’est pas lui-même vu […] Je ne me vois pas
moi-même » (211)
« Naturellement, il est exclu de dire que je vois mon œil
dans le miroir ;
car je ne perçois pas mon œil, l’œil qui voit, en tant qu’œil
voyant » (211)
œil droit
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.
« La
conscience que j'avais de mon regard comme moyen de connaitre, je la refoule
et
je traite mes yeux comme des fragments de matière » (85)
« Dans
l'apparence de la vie,
mon corps visuel comporte une large lacune au niveau de
la tête,
mais la biologie était là pour combler cette lacune,
pour l'expliquer
par la structure des yeux,
pour m'enseigner ce qu'est le corps en vérité,
que
j'ai une rétine, un cerveau comme les autres hommes
et comme les cadavres que
je dissèque,
et qu'enfin l'instrument du chirurgien mettrait infailliblement à
nu
dans cette zone indéterminée de ma tête
la réplique exacte des planches
anatomiques » (111)
œil gauche
« Même
normal,
et même engagé dans des situations interhumaines,
le sujet, en tant qu’il
a un corps, garde à
chaque instant le pouvoir de s’y dérober.
A l'instant même où je vis dans
le monde,
où je suis
à mes projets,
à mes occupations,
à mes amis,
à mes souvenirs,
je peux fermer les
yeux,
m'étendre,
écouter mon sang qui bat à mes oreilles,
me fondre dans un
plaisir ou une douleur,
me renfermer dans cette vie anonyme
qui sous-tend ma vie
personnelle » (192)
mercredi 28 novembre 2012
son oeil
Glauque glauque homme glaucome glaucome aigu ? C’est quoi ? Un angle anormalement aigu, piquant, fermé, qui ferme l’œil, le cloisonne, le clos sur lui-même, jusqu’à l’aveugler. Un œil qui ne voit plus rien que lui-même jusqu’à ne voir plus rien.
L’humeur, ni la bonne ni
la mauvaise, l’aqueuse. Œil trop plein, son humeur ne passe pas. Saturation de
soi. Ça ne déborde pas, ne coule pas, ça se remplit. Gavage. Pression. La peau
tendue de l’œil. A se faire péter le nerf optique.
Qu’est-ce qu’un œil qui ne voit plus rien que son regard clos ?
Qu’est-ce
que mon œil s’il ne voit plus ?
Edvard Munch, Dessins d’illusions d’optique,
aquarelle et pastel sur papier, Munch-museet, Oslo. Détails.
1930. 67 ans. Munch se réveille.
Œil droit aveuglé par le sang - hémorragie du vitré
Œil gauche trop paresseux - amblyopie
Autoportraits
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Edvard Munch The Artist’s Injured Eye (and a figure of a bird’s head) 1930-1931
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