samedi 12 janvier 2013

at the very last minute she panicked


Laurie Anderson
The End of The World
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Hi. This evening I’ll be reading from a book I just finished and since a lot of it is about the future, I’m going to start more or less on the last page, and tell you about my grandmother. Now she was a Southern Baptist Holy Roller and she had a very clear idea about the future, and of how the world would end.
In fire.
Like in Revelations.

And when I was ten my grandmother told me the world would end in a year. So I spent the whole year praying and reading the Bible and alienating all my friends and relatives. And finally the big day came. And absolutely nothing happened. Just another day.

Now my grandmother was a missionary and she had heard that the largest religion in the world was Buddhism. So she decided to go to Japan to convert Buddhists.
And to inform them about the end of the world.
And she didn’t speak Japanese. So she tried to convert them with a combination of hand gestures, sign language and hymns, in English.

The Japanese had absolutely no idea what she was trying to get at. And when she got back to the United States she was still talking about the end of the world. And I remember the day she died. She was very excited. She was like a small bird perched on the edge of her bed near the window in the hospital.
Waiting to die.
And she was wearing these pink nightgowns and combing her hair so she’d look pretty for the big moment when Christ came to get her.

And she wasn’t afraid but then, just at the very last minute something happened that changed everything. Because suddenly, at the very last minute she panicked. After a whole life of praying and predicting the end of the world, she panicked. And she panicked because she couldn’t decide whether or not to wear a hat.

And so when she died she went into the future in a panic with absolutely no idea of what would be next.

samedi 5 janvier 2013

aveuglements


Odilon Redon, L’œil au pavot.


[…97] dès lors qu’il ne voit pas, et c’est par là qu’il est d’abord exposé, nu, offert au regard, à la main, voire à la manipulation de l’autre, [l’aveugle] est aussi un sujet trompé. 


Léonard Bramer, Le colin-maillard


[…109] Exposé nu sans le savoir ? Indifférent à sa nudité, à la fois moins nu et plus nu qu’un autre de ce fait ? Plus nu car on voit alors l’œil lui-même, tout à coup exhibé dans son corps opaque, organe de chair immobile, dépouillé de la signification du regard qui venait à la fois l’animer et le voiler. Inversement, le corps même de l’œil, en tant qu’il voit, disparaît dans le regard de l’autre. Quand je regarde quelqu’un qui voit, la signification vivante de son regard me dissimile, en quelque sorte et dans une certaine mesure, ce corps de l’œil que je peux facilement fixer chez l’aveugle, au contraire, et jusqu’à l’indécence. Il s’ensuit qu’en règle générale – une règle bien singulière, et propre à dissocier l’œil de la vision, – nous sommes d’autant plus aveugles à l’œil de l’autre que ce dernier se montre capable de voir et que nous pouvons échanger avec lui un regard. Loi du chiasme dans le croisement ou le non-croisement des regards : la fascination par la vue de l’autre est irréductible à la fascination par l’œil de [110] l’autre, voire incompatible avec elle. Ce chiasme n’exclut pas, il appelle au contraire la hantise d’une fascination par l’autre.

Antoine Coypel, L'Erreur


[…11] Par accident, et parfois au bord de l’accident, il m’arrive d’écrire sans voir [...] Ce sont déjà des mots d’aveugle que je dessine ainsi. Il faut toujours rappeler que le mot, le vocable s’entend, le phénomène sonore reste invisible en tant que tel. […] Le langage se parle, cela veut dire de l’aveuglement. Il nous parle toujours de l’aveuglement qui le constitue. […] L’extraordinaire nous rappelle à l’ordinaire de ce qui arrive tous les jours, à l’expérience du jour même, à ce qui toujours conduit l’écriture à travers la nuit, plus loin que le visible ou le prévisible.
[…44] à la place du dessin, auquel l’aveugle en moi renonça pour la vie, j’étais appelé par un autre trait, cette graphie de mots invisibles, cet accord du temps et de la voix qu’on appelle verbe – ou écriture. Substitution, donc, échange clandestin : un trait pour l’autre, trait pour trait. Je parle d’un calcul autant que d’une vocation, et le stratagème fut presque délibéré. Stratagème, stratégie, temps de guerre. Mot d’ordre fratricide : économie du dessin. Du dessin visible, du dessin en tant que tel, comme si je m’étais dit : moi, j’écrirai, je me vouerai aux mots qui m’appellent. 


 
Henri Fantin-Latour, Autoportrait
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[…36] Qu’il s’agisse d’écriture ou de dessin, […] la grâce du trait signifie qu’à l’origine du graphein il y a la dette ou le don plutôt que la fidélité représentative. Plus précisément la fidélité de la foi importe plus que la représentation dont elle commande et précède le mouvement, et la foi, dans son moment propre, est aveugle.


Gustave Courbet, Autoportrait dit l'homme blessé


[…125] si les larmes viennent aux yeux, si alors elles peuvent aussi voiler la vue, peut-être révèlent-elles, dans le cours même de cette expérience, dans ce cours d’eau, une essence de l’œil, en tous les cas de l’œil des hommes, l’œil compris dans l’espace anthropo-théologique de l’allégorie sacrée. Au fond, au fond de l’œil, celui-ci ne serait pas destiné à voir mais à pleurer. Au moment même où elles voilent la vue, les larmes dévoileraient le propre de l’œil. Ce qu’elles font jaillir hors de l’oubli où le regard la garde en réserve, ce ne serait rien de moins que l’aletheia, la vérité des yeux dont elles révèleraient ainsi la destination suprême : avoir en vue l’imploration plutôt que la vision, adresser la prière, l’amour, la joie, la tristesse plutôt que le regard. Avant même d’illuminer, la révélation est le moment des « pleurs de joie ». […128] si les yeux de tous les animaux sont destinés à la vue, et peut-être par là au savoir scopique de l’animal rationale, l’homme seul sait aller au-delà du voir et du savoir, car seul il sait pleurer. « Seuls cependant les yeux de l’homme ont la puissance de pleurer » (« But only human eyes can weep », Andrew Marvell). Seul il sait voir ça, l’homme, que les larmes sont l’essence de l’œil – et non la vue. L’essence de l’œil est le propre de l’homme. […] L’aveuglement révélateur, l’aveuglement apocalyptique, celui qui révèle la vérité même des yeux, ce serait le regard voilé de larmes. Il ne voit ni ne voit pas, il est indifférent à la vue brouillée. Il implore : d’abord pour savoir d’où descendent les larmes et de qui elles viennent aux yeux. D’où et de qui ce deuil ou ces pleurs de joie ? Et cette eau de l’œil ? […] « Les yeux pleurant, ces larmes voient » (« These weeping eyes, those seeing tears », Andrew Marvell). 
Jacques Derrida, Mémoires d'aveugle. L'autoportrait et autres ruines.



(attribué à) Hoet, Samson aveuglé par les Philistins (détail)



vendredi 4 janvier 2013

dimanche 30 décembre 2012

Racines et graines de soi





Le corps d’Akram Khan porte en lui, malgré lui, le pays de ses parents, non seulement en sa danse (il excelle au Kathak, danse traditionnelle indienne <+>) mais aussi en ses gestes et postures quotidiennes, ses saveurs et odeurs, son rythme, sa transpiration même qui semble prendre source et se mêler à l’eau du Gange, son imaginaire, sa filiation. Son père s’incarne en Akram Khan, à ses dépend.
Desh, homeland. Non pas son pays natal mais celui de son père. Ce qu’Akram Khan bâtit en cette terre est une bataille : exilé, révolté, mais bien plus fondamentalement divisé, double, autre que lui en lui. Ses racines ne sont autre que les racines de son père, et ce sont ces racines, l’autre en lui, qui bougent ses mains, cornent ses pieds, meuvent sa langue, à son corps défendant.

vendredi 28 décembre 2012

caducité


Jacques Derrida, Mémoires d'aveugle. L'autoportrait et autres ruines

"Moment de la chute: les aveugles sont les êtres de la chute, la manifestation toujours de cela même qui menace l'érection ou la station debout" (p.28)
 

 Jacques Lacan, L'angoisse, Séminaire 10

"Il voit ce qu'il a fait, ce qui a pour conséquence qu'il voit - c'est le mot devant lequel je bute - l'instant d'après ses propres yeux, boursouflés de leur tumeur vitreuse, au sol, confus amas d'ordures"
(p.190)
"Quel est le moment de l'angoisse ? Est-ce le possible de ce geste par où Œdipe s'arrache les yeux, en fait le sacrifice, les offre en rançon de l'aveuglement où s'est accompli son destin? Est-ce cela, l'angoisse? Est-ce la possibilité qu'a l'homme de se mutiler ? Non, c'est proprement ce que je m'efforce de vous désigner par cette image, c'est l'impossible vue qui vous menace, de vos propres yeux par terre."
(p.190-1)

"se dénonce le lien radical de l'angoisse à l'objet en tant qu'il choit. Sa fonction essentielle est d'être le reste du sujet, reste comme réel."
(p.194)

"l'angoisse apparaît dans la séparation. En effet, nous le voyons bien, ce sont des objets séparables. Ils ne sont pas séparables par hasard, comme la patte d'une sauterelle. Ils sont séparables parce qu'ils ont déjà anatomiquement un certain caractère plaqué, parce qu'ils sont là accrochés."
(p.195)

"La caducité de l'objet a est là, qui fait sa fonction. La chute, le niederfallen, est typique de l'approche d'un a pourtant plus essentiel au sujet que toute autre part de lui-même."
(p.196)

"l'angoisse est provoquée par la mise hors de jeu de l'instrument dans la jouissance. La subjectivité est focalisée sur la chute..."
(p.197)






mardi 18 décembre 2012

anatomie comparée




moi fermé



lui ouvert

lundi 17 décembre 2012

mon oeil


Edmund Husserl, Ideen II
« L’œil n’est pas lui-même vu […] Je ne me vois pas moi-même » (211)
« Naturellement, il est exclu de dire que je vois mon œil dans le miroir ; 
car je ne perçois pas mon œil, l’œil qui voit, en tant qu’œil voyant » (211)


 œil droit


Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.
« La conscience que j'avais de mon regard comme moyen de connaitre, je la refoule 
et je traite mes yeux comme des fragments de matière » (85)



« Dans l'apparence de la vie, 
mon corps visuel comporte une large lacune au niveau de la tête, 
mais la biologie était là pour combler cette lacune, 
pour l'expliquer par la structure des yeux, 
pour m'enseigner ce qu'est le corps en vérité, 
que j'ai une rétine, un cerveau comme les autres hommes 
et comme les cadavres que je dissèque, 
et qu'enfin l'instrument du chirurgien mettrait infailliblement à nu 
dans cette zone indéterminée de ma tête 
la réplique exacte des planches anatomiques » (111)



 œil gauche



« Même normal, 
et même engagé dans des situations interhumaines, 
le sujet, en tant qu’il a un corps, garde à chaque instant le pouvoir de s’y dérober.  
A l'instant même où je vis dans le monde, 
où je suis 
à mes projets, 
à mes occupations, 
à mes amis, 
à mes souvenirs, 
je peux fermer les yeux, 
m'étendre, 
écouter mon sang qui bat à mes oreilles, 
me fondre dans un plaisir ou une douleur, 
me renfermer dans cette vie anonyme 
qui sous-tend ma vie personnelle » (192)