lundi 1 octobre 2012

sans-réponse



« À qui s'adresse-t-on en un tel moment ? Et au nom de qui s'autoriserait-on à le faire ? Souvent, ceux qui s'avancent alors pour parler, pour parler publiquement, interrompant ainsi le murmure animé, l'échange secret ou intime qui relie toujours, dans le for intérieur, à l'ami ou au maître mort, souvent ceux qui se font alors entendre dans un cimetière en viennent à s'adresser directement, tout droit, à celui dont on dit qu'il n'est plus, qu'il n'est plus vivant, qu'il n'est plus là, qu'il ne répondra plus. Les larmes dans la voix, ils tutoient parfois l'autre qui garde le silence, ils l'interpellent sans détour et sans médiation, ils l'apostrophent, le saluent aussi ou se confient à lui. Ce n'est pas forcément une nécessité conventionnelle, pas toujours une facilité rhétorique de l'oraison. C'est plutôt pour traverser la parole, là où les mots nous manquent, et parce que tout langage qui reviendrait vers soi, vers nous, paraîtrait indécent, comme un discours réflexif qui ferait retour vers la communauté blessée, vers sa consolation ou son deuil, vers ce qu'on appelle de cette expression confuse et terrible le « travail du deuil ». Occupée d'elle-même, une telle parole risquerait en ce retour de se détourner de ce qui est ici notre loi — et la loi comme droiture: parler tout droit, s'adresser directement à l'autre, et parler pour l'autre qu'on aime et admire, avant de parler de lui. »
Jacques Derrida, Adieu. A Emmanuel Levinas. Paris, Galilée. 1997, p. 11-12.

« La mort est la disparition, dans les êtres, de ces mouvements expressifs qui les faisaient apparaître comme vivants — ces mouvements qui sont toujours des réponses. La mort va toucher avant tout cette autonomie ou cette expressivité des mouvements qui va jusqu'à couvrir quelqu'un dans son visage. La mort est le sans-réponse. »
Emmanuel Lévinas, Dieu, la mort et le temps. Paris, Grasset. 1993, p. 17. Cité par Derrida, Ibid., p. 16

« La mort est écart irrémédiable: les mouvements biologiques perdent toute dépendance à l'égard de la signification, de l'expression. La mort est décomposition; elle est le sans-réponse. »
Ibid.,  p. 20. Cité par Derrida, Ibid., p. 16



Edvard Munch, La Mort


“Whom is one addressing at such a moment? And in whose name would one allow oneself to do so? Often those who come forward to speak, to speak publicly, thereby interrupting the animated whispering, the secret or intimate exchange that always links one, deep inside, to a dead friend or master, those who make themselves heard in a cemetery, end up addressing directly, straight on, the one who, as we say, is no longer, is no longer living, no longer there, who will no longer respond. With tears in their voices, they sometimes speak familiarly to the other who keeps silent, calling upon him without detour or mediation, apostrophizing him, even greeting him or confiding in him. This is not necessarily out of respect for convention, not always simply part of the rhetoric of oration. It is rather so as to traverse speech at the very point where words fail us, since all language that would return to the self, to us, would seem indecent, a reflexive discourse that would end up coming back to the stricken community, to its consolation or its mourning, to what is called, in a confused and terrible expression, "the work of mourning." Concerned only with itself, such speech would, in this return, risk turning away from what is here our law, the law as straightforwardness or uprightness [droiture]: to speak straight on, to address oneself directly to the other, and to speak for the other whom one loves and admires, before speaking of him.”

“Death is, in beings, the disappearance of the expressive movements that made them appear as living movements that are always responses. Death will touch above all this autonomy or expressivity of movements that goes so far as to cover someone's face. Death is the without- response.”

“Death is this irremediable gap: biological movements lose all their dependence upon signification or expression. Death is decomposition: it is the without-response.”
 

dimanche 30 septembre 2012

Ui




"Der aufhaltsame Aufstieg des Arturo Ui
von Bertolt Brecht, 
Regie: Heiner Müller, 
Titelrolle: Martin Wuttke

 
  




samedi 22 septembre 2012

locus focus






"un lieu approprié, signifie pour moi un lieu où je peux contempler mon propre cadavre"

Min Tanaka
danse 
sur le discours de Pau Casals aux Nations Unies 
"El Cant Dels Ocells, The Song of Birds" (+) (+)
et en compagnie des "Nomades" de Thomas Gled




"Le travail de la terre est, en un sens créatif, lié de très près à la danse. 
Le fait que notre corps soit exposé
à l’espace du dehors, au vent, à la lumière, à la chaleur
est en soit un facteur créatif".
(+)


mardi 18 septembre 2012

le sens des autres



Pierre Guyotat, Coma, 2006. 

« Installé dans un angle du living, je reprends mon travail, sur un cahier jaune dont je remplis les pages, dans la totalité de leur espace, par des renvois, des blocs d’écriture comme enchâssés sur le feuillet.
« J’avance dans le son de la vie que je viens de quitter, celui des nuits des arrière-salles, des couloirs à putains.
« Ce que je ne vis naguère que sur quelques heures, quelques journées, au désert, dans le ménage, la dépression s’installe en moi, coupe tous les gestes dans mon centre : seuls le travail, la langue, la composition, des figures, des lieux, l’accentuation de chaque voix selon ce quelle fait, cela seul me maintient à proximité d’un monde, qui pour moi n’existe plus que dans les cinq sens des autres.
« Un soir, où chez des amis de mon frère, de l’autre côté du living, tous dînent sans moi qui ne peut plus manger, le son des fourchettes, des couteaux et des assiettes augmente l’angoisse qui me tient étendu et raidit tous mes membres.
« Alors, qui ? Quoi ? Quel choc me sortira de cette terreur muette ? »



« Une nuit, plus tard, mon ami m’emmène dîner chez sa compagne, près de Versailles. Dans l’appartement d’un petit immeuble résidentiel, dans la verdure : Elle, un parfum qui me rappelle une peau ancienne ; des enfants qui jouent à l’étage. Inaccessible à jamais. Tout foyer, tout intérieur avec femme, mère et enfant, m’apparaît toujours comme le plus noble des palais.
« Pris de malaise, au milieu du dîner, je reprends connaissance mais on me garde coucher pour la nuit. Je ne m’endors pas mais, à la fenêtre ouverte, de la nuit, et de ses astres, je fais, celle de mes nombreuses gardes d’Algérie comprises, moi qui suis si léger, soumis aux plaisirs - impossible de rien faire sans plaisir ; donc aménager le devoir, les exigences de la profession comme tel, les laisser arriver sur le point du plaisir, voilà la nature de ma volonté, faire cette coïncidence, la favoriser, la créer - de la nuit et de ses astres, ce soir-là, j’ai fait la contemplation la plus active de ma vie d’adulte.
« Au petit-déjeuner, les couverts brillent aux lèvres très rouges des enfants : je ne sais déjà plus si j’ai mangé ou pas. Dans la salle de bains, je caresse le peigne de corne, où s’entremêlent les cheveux de la mère, les cheveux boucles des enfants, à quelques cheveux de leur père. »



 un manuscrit de P. Guyotat

Coma is a book whose acts of acute corporeal exposure and the process of their transmutation into language finally require a reader or witness, who may be horrified and repelled, but is irresistibly enmeshed and implicated in that process. <+>



Patrice Chéreau lit Pierre Guyotat : <audio> <retranscription>


mercredi 5 septembre 2012

de plus anciennes frayeurs


Rainer Maria Rilke
Elégies de Duino
Troisième élégie
Lecture et associations libres de Stanislas Roquette <lien>

« C’est une chose de chanter la bien-aimée. Une autre de chanter, hélas, ce grand Dieu coupable et secret, le fleuve-sang. Celui qu’elle reconnait de loin, le jeune homme qu’elle aime, que sait-il, lui-même, du seigneur du désir qui souvent au fond de lui, dans la solitude, avant que la jeune fille ne l’apaisa, et souvent comme si elle n’existait pas, élevait, ha, ruisselant de quelles profondeurs inconnaissables, sa tête de Dieu, appelant la nuit à une insurrection infinie ?
[…]
« Ce n’est pas toi, hélas, ni sa mère, qui avez tendu ainsi l’arc de ses sourcils pour l’attente, ce n’est pas pour toi qui frémis à son approche, jeune fille, pas pour toi que sa lèvre se recourba en une expression plus féconde. Penses-tu vraiment que ton apparition légère l’aurait à ce point bouleversé, toi qui vas du même pas que le vent printanier ?
Sans doute tu lui mis l’effroi au cœur mais de plus anciennes frayeurs se précipitèrent en lui au choc de cet émoi.
Appelle-le, tu ne l’arracheras pas tout entier à ce commerce obscur.
Oui, sans doute, il le veut. Il se dégage, allégé, s’habitue, se sent chez lui dans le secret de ton cœur. Et il se ressaisit et se commence.
Mais eut-il jamais un commencement ?
Mère, c’est toi qui le fis. Tout petit, tu fus celle qui le façonna. Il était neuf pour toi. Tu abaissais vers ses yeux neufs ce que le monde avait d’amical, tu écartais ce qu’il avait d’étranger.
[…]
« Et lui-même, couché, avec quel soulagement il laissait fondre sous ses paupières alourdies par le sommeil, l’exquise douceur de tes créations légères et la mêlait à la saveur de l’avant-sommeil. Il semblait qu’il fut protégé. Mais au-dedans, qui repoussait, qui entravait au plus profond de lui les flots montant de l’origine ?
[…]
« Lui, le nouveau, l’enfant plein de crainte, comme il était empêtré et déjà contraint d’obéir, sous l’entrelacs toujours plus inextricable des lianes de son devenir intérieur, à des modèles, à leur croissance étouffante, à des formes fuyantes d’animaux, comme il s’abandonna, aima.
Aima ce qu’il portait au fond de lui, cette terre sauvage au fond de lui, cette forêt première en lui, sur l’écroulement muet de laquelle régnait le vert lumineux de son cœur. Aima. Puis laissa tout cela, suivit ses propres racines jusque dans les profondeurs de l’origine immense où son infime naissance n’était déjà plus qu’un souvenir.
[…]
« Vois-tu, notre amour n’est pas comme les fleurs, le produit d’une seule année. Quand nous aimons, c’est une sève immémoriale qui nous monte dans les bras. Ô, jeune fille, cela, que nous ayons aimé en nous non un être à venir mais bien cet innombrable qui fermente, non pas un enfant isolé mais bien les pères qui, comme les gravats d’une montagne ruinée repose au fond de nous, mais bien le lit du fleuve à sec des mères de jadis, mais bien toute l’étendue sans bruit de cette contrée que surplombe le ciel limpide ou menaçant de la fatalité, oui, cela, jeune fille, c’est cela qui vint avant toi. […]
« Ô sans bruit, sans bruit, devant lui, accomplit l’un de tes chers travaux quotidiens, rassurants, emmène-le sur le seuil du jardin, fait lui don de l’excès, du poids trop lourd des nuits.
Retiens-le. »