« Parmi
les graves problèmes dont nous traitons ici, il y a celui de l’étranger qui, malhabile
à parler la langue, risque toujours d’être sans défense devant le droit du pays
qui l’accueille ou qui l’expulse ; l’étranger est d’abord étranger à la langue
du droit dans laquelle est formulé le devoir d’hospitalité, le droit d’asile,
ses limites, ses normes, sa police, etc. Il doit demander l’hospitalité dans
une langue qui par définition n’est pas la sienne, celle que lui impose le
maître de maison, l’hôte, le roi, le seigneur, le pouvoir, la nation, l’Etat,
le père, etc.
Celui-ci
lui impose la traduction dans sa propre langue, et c’est la première violence.
La question de l’hospitalité commence là : devons-nous demander à l’étranger de
nous comprendre, de parler notre langue, à tous les sens de ce terme, dans
toutes ses extensions possibles, avant et afin de pouvoir l’accueillir chez nous
? S’il parlait déjà notre langue, avec tout ce que cela implique, si nous
partagions déjà tout ce qui se partage avec une langue, l’étranger serait-il
encore un étranger et pourrait-on parler à son sujet d’asile ou d’hospitalité ?
C’est ce paradoxe que nous allons voir se préciser. »
« Ce
pacte, ce contrat d’hospitalité qui lie à l’étranger et qui lie réciproquement
l’étranger, il s’agit de savoir s’il vaut au-delà de l’individu et s’il s’étend
ainsi à la famille, à la génération, à la généalogie. Il ne s’agit pas ici,
bien que les choses soient connexes, du problème classique du droit à la
nationalité ou à la citoyenneté comme droit de naissance — lié ici au
sol et là au sang. Il ne s’agit pas seulement du lien entre naissance et
nationalité ; il ne s’agit pas seulement de la citoyenneté offerte à quelqu’un
qui n’en disposait pas auparavant, mais du droit accordé à l’étranger en tant
que tel, à l’étranger demeuré étranger, et aux siens, à sa famille, à ses
descendants. »
« d’entrée
de jeu, le droit à l’hospitalité engage une maison, une lignée, une famille, un
groupe familial ou ethnique. Justement parce que c’est inscrit dans un droit,
une coutume, un ethos et une sittlichkeit, cette moralité
objective (...) suppose le statut social et familial des contractants, la
possibilité pour eux d’être appelés par leur nom, d’avoir un nom, d’être des
sujets de droit, interpellés et passibles, imputables, responsables, dotés d’une
identité nommable, et d’un nom propre. Un nom propre n’est jamais purement
individuel.
Si
l’on voulait s’arrêter un instant sur cette donnée significative, il faudrait
noter une fois de plus un paradoxe ou une contradiction : ce droit à l’hospitalité
offert à un étranger “en famille”, représenté et protégé par son nom de
famille, c’est à la fois ce qui rend possible l’hospitalité ou le rapport d’hospitalité
à l’étranger mais du même coup le limite et l’interdit. Car on n’offre pas l’hospitalité,
dans ces conditions, à un arrivant anonyme et à quelqu’un qui n’a ni nom ni patronyme,
ni famille, ni statut social, et qui dès lors est traité non pas comme un
étranger mais comme un autre barbare. Nous y avons fait allusion : la
différence, une des différences subtiles, parfois insaisissables entre l’étranger
et l’autre absolu, c’est que ce dernier peut n’avoir pas de nom et de nom de
famille ; l’hospitalité absolue ou inconditionnelle que je voudrais lui offrir suppose
une rupture avec l’hospitalité au sens courant, avec l’hospitalité
conditionnelle, avec le droit ou le pacte d’hospitalité. En disant cela, une
fois de plus, nous prenons en compte une pervertibilité irréductible. La loi de
l’hospitalité, la loi formelle qui gouverne le concept général d’hospitalité,
apparaît comme une loi paradoxale, pervertissable ou pervertissante. Elle semble
dicter que l’hospitalité absolue rompe avec la loi de l’hospitalité comme droit
ou devoir, avec le “pacte” d’hospitalité. Pour le dire en d’autres termes, l’hospitalité
absolue exige que j’ouvre mon chez-moi et que je donne non seulement à l’étranger
(pourvu d’un nom de famille, d’un statut social d’étranger, etc.) mais à l’autre
absolu, inconnu, anonyme, et que je lui donne lieu, que je le laisse
venir, que je le laisse arriver, et avoir lieu dans le lieu que je lui offre,
sans lui demander ni réciprocité (l’entrée dans un pacte) ni même son nom. »
« offrir
à l’arrivant un accueil sans condition.
Disons,
oui, à l’arrivant, avant toute détermination, avant toute anticipation,
avant toute identification, qu’il s’agisse ou non d’un étranger, d’un
immigré, d’un invité ou d’un visiteur inopiné, que l’arrivant soit ou non le
citoyen d’un autre pays, un être humain, animal ou divin, un vivant ou un mort,
masculin ou féminin. »
« si
je pratique l’hospitalité par devoir (et non seulement en conformité
avec le devoir), cette hospitalité d’acquittement n’est plus une
hospitalité absolue, elle n’est plus gracieusement offerte au-delà de la dette
et de l’économie, offerte à l’autre, une hospitalité inventée pour la singularité
de l’arrivant, du visiteur inopiné... »
Extraits
de l'ouvrage :
De
l'Hospitalité,
de Jacques Derrida et Anne Dufourmantelle, © Calmann-Lévy 1997
mam
15.07.2006
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